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Le paquet de chips

Le jour où j’ai pas réussi à sauver la planète.

L’autre jour je me suis retrouvé avec un vrai problème. Je marchais en mangeant un paquet de chips. Puis une fois fini je n’ai tout simplement pas su quoi faire de l’emballage. C’est terrible. Ça m’a fait me poser des questions toute la journée. Normalement je sais quoi faire : si je ne trouve pas de poubelle, je roule le paquet en boule et le met dans ma poche pour le jeter plus tard dans une poubelle dans ma chambre. Sauf que je sais que le lendemain, la personne qui va vider ma poubelle fera un truc simple : elle va rassembler toutes les poubelles du coin, faire un joli tas et brûler le tout. D’ailleurs, en Inde, une journée semble bien commencer lorsqu’on fait un grand feu avec toutes les cochonneries qu’on peut trouver devant sa porte. Imaginez les dizaines de milliers de personnes qui font ce même geste tous les matins et vous comprendrez pourquoi j’ai l’impression que le soleil est tout le temps voilé au dessus de moi.
On pense que les poubelles sont des objets de la vie courante, et hop dès qu’elles disparaissent on se retrouve bien dans la mouise. Mon éducation m’interdit de jeter des ordures dans la rue. Il doit y avoir une solution. C’est pas possible, c’est sérieux comme problème quand même. Sauf que c’est pas une priorité dans un pays en développement qui compte des millions de pauvres dont les conditions de vie sont critiques.

Petite note positive : les Indiens ne le savent pas encore mais un jour ils trieront leurs déchets. Tous ces gens autour de moi, ou peut-être leurs enfants auront une préoccupation pour l’environnement. Ils ne le savent pas encore. Je pourrais leur dire mais ils ne me croiraient pas. Alors je garde pour moi ce secret venu de leur futur.

Mais que faire de ce satané paquet de chips vide ? Les gens dans la rue commencent à me regarder avec encore plus d’insistance que d’habitude alors que je tiens l’emballage dans ma main. Je les vois se demander pourquoi je ne jette pas ce papier en plastique à mes pieds. Je vois leurs yeux se déplacer vers ma main. Je fais semblant de continuer de prendre des chips dans le paquet en attendant de trouver une solution. Je suis prêt à le jeter par terre. Après tout, la rue est pleine de papiers, de vieux journaux, de bouteilles vides, d’épluchures de fruits et bien sûr de poussière et de crasse. Et pourtant je n’y arrive pas, je dois trouver une autre solution. Et puis c’est tout l’enjeu de Copenhague, non ? Je ne veux pas être responsable du réchauffement climatique ! Où sont les poubelles ? Je sais que même si je continue à chercher je n’en trouverai pas. Et pourtant je continue à espérer. Puis au détour d’une rue je vois cette masse de déchets qui ont été balayés ensemble. Dans le tas d’immondices, il y a plein d’autres paquets de chips vides. Alors je pose le mien à côté des autres et je pars en vitesse. Il sera sans doute brûlé demain matin. Merde alors, j’ai pas réussi à sauver la planète aujourd’hui.

6 comments December 10th, 2009

From the mess to the masses

Normalement je me fais livrer mon dîner dans ma chambre tous les soirs par un jeune garçon qui vient en bicyclette m’apporter le riz (tchaaval en hindi), les légumes épicés (subji), quelques galettes de blé (tchipati) et des fruits. Depuis quelques jours mes soirées sont beaucoup plus vivantes. Désormais j’ai un nouveau rituel : je vais manger à la cantine de l’université.
Au moment de prendre le rickshaw, c’est toujours drôle de se retrouver coincé avec d’autres gens sous la bâche du petit engin très bruyant et de les voir me dévisager. Puis je marche dans les allées vides du campus pour rejoindre la cantine (the mess). C’est dans ce lieu que se joue tous les soirs le même petit jeu de regards. En clair, les professeurs ont une table réservée dans un coin de la grande salle qui accueille toutes les étudiantes qui vivent en internat, et elles sont plus de 400, leurs familles habitant parfois à une centaine de kilomètres de Jalandhar. Et immanquablement lorsque j’arrive c’est une impressionnante collection de paires d’yeux qui m’accueille. J’ai souvent beaucoup de mal à garder pour moi un énorme sourire nerveux. Ce qui n’arrange pas mes affaires, le moindre de mes gestes étant scruté. Elles se sont bien rendues compte que j’étais jeune, que je viens d’un pays lointain et je suis donc une curiosité. Moi je trouve toujours drôle de les voir avec leur bonnet, leur écharpe, leur pyjama et leur châle. Il faut dire qu’il fait assez froid dès la nuit tombe.
Et donc je me met à table avec les trois wardens, qui sont trois femmes d’un certain âge toujours adorables avec moi et très sévères avec les jeunes filles qu’elles surveillent. Elles parlent avec un anglais assez limité mais ça ne m’empêche pas de passer de bons moments. L’autre soir une des étudiantes est venue avec son assiette se plaindre d’un insecte tombé dans sa sauce. Mais ça n’a pas entamé l’entrain avec lequel je plonge ma galette de blé dans le dahl (sauce aux lentilles). L’une des warden a sorti la mouche avec sa cuiller et je me suis mis à plaisanter : “Oh now it’s non-vegetarian“. Ca ne fait pas rire grand monde car cette cantine ne sert que de la nourriture végétarienne et l’idée de manger un animal ou même un œuf est vraiment grave.
 Et c’est donc un soir où j’étais à table occupé à observer tout ce monde qui s’agite que l’une des wardens m’a expliqué que l’université organisait un voyage de groupe à Amritsar pour visiter le Golden Temple. Passer deux heures dans un bus avec soixante jeunes filles qui me dévisagent risque d’être assez drôle. Mais c’est surtout la visite du temple un dimanche qui s’annonce être une sacrée expérience. Ce jour-là le lieu est noir de monde. Bref je vais pouvoir jouer à observer la foule et me faufiler au milieu de ces milliers d’Indiens. Agoraphobes s’abstenir !

PS : J’emprunte le titre de ce post à une chanson de Phoenix, Lisztomania.

3 comments December 9th, 2009

Mes exercices de grammaire

Mon quotidien de prof est vraiment drôle. Les jeunes filles à qui j’enseigne sont issues de milieux assez modestes. Forcément il y a des choses qu’elles ne savent pas. Ou qu’elles croient savoir.
Ainsi pour mon tout premier cours je leur avais demandé pour quelles raisons elles voulaient apprendre le Français. L’une d’entre elles m’a alors expliqué que c’était parce que le Français est parlé par 75% de la population mondiale.
Quelques jours plus tard, leçon sur les régions françaises : au moment de placer les pays frontaliers, une main se lève : “Le Burkina Faso ?”. J’explose de rire.

Lors d’une petite leçon de cuisine française, j’en viens à parler des vins. La plupart de mes élèves est en âge de boire (la limite légale étant 18 ans) et pourtant je les vois rougir lorsque je leur demande si elles ont déjà goûté un verre de vin. L’une des plus courageuses d’entre elles se lève (oui lorsqu’on s’adresse au professeur on se lève) et explique que la majorité des Indiens ne boit pas parce qu’il ne fait pas froid comme en France et que du coup on a pas besoin de se réchauffer. Un jour j’ai fait exprès de montrer une image d’escargots persillés pour expliquer que j’aime bien ça de temps en temps. Une fois les grimaces dissipées, une d’entre elles me demande très sérieusement si les coquilles ne sont pas trop dures à croquer.
Je me retrouve à expliquer la recette de la Tartiflette. Pas beaucoup de succès d’ailleurs. Le porc c’est la nourriture des pauvres. (D’ailleurs quand on voit les cochons tout noirs qui bouffent dans les décharges on comprend pourquoi). Alors je me retrouve comme un con à saliver et à rêver de cuisine au beurre. Ah les steaks-frites de ma maman…

Bref il y a des jours comme ça où je me dis que ces jeunes filles et moi, on ne vient vraiment pas du même monde. Et tout cela m’amuse beaucoup. Lorsque je leur parle de blockbusters genre Twilight, elles connaissent pas. Et bien sûr lorsqu’elles s’enflamment sur les stars indiennes je ne comprend pas. Certaines connaissent la tour Eiffel, d’autres découvrent.

Je me sens vraiment à l’aise avec mes élèves, j’ai vraiment confiance en elles et je suis fier du progrès qu’elles ont réalisé en Français. Vous voulez savoir quelle a été l’activité principale cette semaine ? Mes élèves avaient pour devoirs d’écrire des lettres pour se présenter. J’ai ainsi distribué des prénoms français. Je me retrouve avec une pile de lettres qui commencent avec des sublimes “Chère Julie”, “Chère Emma”, “Chère Laurette”, “Chère Clara”, “Chère Marion”, “Chère Alice”, “Chère Laura”,”Chère Jeanne”. Plein de correspondantes imaginaires pour elles. Des amies pour moi. Ou alors je leur donne des phrases d’exercice à faire : “Franck (marcher) sur la plage. Marion et David (discuter) dans le jardin”.
Mes amis, vous me manquez et je pense si souvent à vous que vous venez donner vie à mes exercices de grammaire.

7 comments December 8th, 2009

Identité nationale

Aujourd’hui c’est un peu plus le bordel que d’habitude.

Ce matin, lundi 7 décembre, le Pendjab est en état de paralysie totale. Mes cours ont été annulés car l’université est fermée pour cause de tensions inter-religieuses graves entre Sikhs et Hindous. Pas facile de comprendre ce qui se passe entre les deux communautés mais en tout cas les conséquences sont assez impressionnantes. Les gens avec qui j’en parle ont cette expression : “Punjab is closed”. Ce matin j’ai été réveillé par les sirènes et au moment de sortir j’ai vu toutes les boutiques avec rideaux tirés. Même le temple qui est habituellement rempli de croyants était vide, le silence qui y régnait était étrange, vu que d’habitude le lieu est très bruyant. Les deux communautés se détestent depuis longtemps. Il faut dire que les tensions entre ces deux communautés religieuses ne remontent pas d’hier. Il y a 25 ans, en juin 1984, l’armée indienne envahissaient le Temple Doré lors de l’opération “Blue Star” qui visait à déloger des militants indépendantistes sikhs réfugiés dans ce haut-lieu. A l’époque les Sikhs militaient pour la création d’un État autonome qui aurait ressemblé grosso modo au Pendjab actuel. La stratégie du leader sikh de l’époque était simple : il comptait construire l’identité sikh autour de la haine des hindous. Le premier ministre, Indira Gandhi, avaient envoyé l’armée et on avait alors vu des tanks entrer dans l’enceinte de ce lieu sacré. On avait compté près de 500 morts à l’époque et le pire aux yeux des croyants sikhs : une partie du temple, l’Akal Takht avait été abîmé par les combats. C’est à la suite de ces événements qu’Indira Gandhi, grande figure de la construction nationale indienne avait été assassinée par ses gardes du corps appartenant à la communauté sikh. Ce rappel très bref des faits décrit un épisode très douloureux pour le Pendjab. En effet, des manifestations de haine anti-sikh avaient mis l’État à feu et à sang. Ce qui agite la région ces jours-ci n’est en rien comparable aux événements passés mais cependant ils me font me demander comment des populations si différentes, qui peuvent autant se détester, ont réussi à construire un des États les plus riches du sous-continent. Et comment répondraient-ils à la question “Qu’est-ce qu’être indien ?”. La langue n’est pas un facteur d’unification, les gens ne parlent pas tous l’hindi (je ne parle même pas de l’anglais).

La mosaïque des cultures est incroyablement complexe et en plus la tradition est très importante pour les gens. Elle dicte à chacun la position à avoir et le discours à tenir en toute circonstance. Petit tour d’horizon des identités sikh et hindou : les Sikhs mangent de la viande, boivent de l’alcool. Les hommes portent des turbans et une dague à la ceinture. Leurs lieux de cultes sont les Gurdwaras où ils célèbrent 11 gourous et un dieu unique. Tous les hommes portent le même nom de famille (Singh). Les hindous sont végétariens et ne boivent pas d’alcool. Ils se rendent dans des temples et prient des dizaines de Dieux. Ils sont extrêmement superstitieux. Les femmes ne dévoilent pas leurs épaules ni leurs jambes mais laissent à l’air leur ventre. Elles portent des marques tracées au rouge entre leurs sourcils. Ces deux communautés sont les plus importantes au Pendjab. L’identité nationale indienne est un vrai bordel. Mais à vrai dire vivre en Inde c’est vivre dans un bordel monstre, le bordel c’est la norme. Et ça a ses bons côtés.

Sauf quand ça se traduit par de la violence sociale. Les manifestations de ces derniers jours sont liées à des affrontements à cause de problèmes à Ludhiana entre ces deux communautés. Pas facile de comprendre ce qui se passe et lorsque je pose des questions, les gens ne sont pas sûrs. Je demande à une de mes amies : “Alors il y a eu des morts pendant les manifestations ?” Elle répond “Mais non, mais non, à peine un ou deux…”

2 comments December 7th, 2009

Le blessé

Je rentre dans ma chambre, ôte mon pull et me sers un verre de Fanta. Le liquide est trop sucré. Je me dis que je viens de voir quelque chose que je n’oublierai pas.
Autour de 18 heures tous les jours je sors faire un tour au milieu de la foule qui s’agite dans les rues. C’est généralement l’occasion de dépenser quelques roupies pour acheter un truc à manger. Je m’approche de la petite boutique et regarde avec attention tous les produits présentés derrière la vendeuse. Ils sont tous recouverts d’une couche de poussière. Il m’a fallu plusieurs jours pour comprendre que la date que portent tous ces produits est la date de production et non la date de péremption. Il y a ces petits sachets suspendus. Certains portent la marque du scorpion, c’est du tabac à mâcher, d’autres, toujours en petit sachet sont du shampooing. Tous ces produits semblent étranges, je suis attiré par tous ces packaging inconnus – ah, la consommation, c’est aussi quelque chose que j’ai laissé derrière moi d’une certaine façon. Le modèle indien est celui de la petite boutique avec quelques articles. J’ai vu un supermarché mais à chaque fois que j’en parle les gens font la grimace.

Au détour d’une rue je vois un attroupement d’une bonne cinquantaine d’hommes. Certains sont sur leur vélo, d’autres se tiennent en groupe et discutent. Rien d’anormal, j’ai toujours le sentiment d’être entouré par des masses énormes en Inde. Nous sommes aux abords d’un temple très fréquenté. Rien ne laisse présager de ce que je vais voir. Tous ont le regard braqué vers un coin très sombre de la rue. Il y a bien des éclairages publics (qu’il faut allumer soi-même avec un interrupteur) mais la lumière qu’ils dégagent ne semble jamais assez forte pour éclairer vraiment la rue. Alors je me retrouve à marcher dans ces rues sombres malgré l’éclairage. Je plisse les yeux pour essayer de voir ce que regardent tous ces gens. Un type tourne sa moto dans la même direction et grâce aux phares, je peux apercevoir un homme recroquevillé, le visage brillant. Un second type debout le tient par les cheveux et lui secoue la tête. Je détourne le regard, continue sur mon chemin et comprends que c’est le sang qui luisait sur sa peau. Je tourne dans la rue d’après, complètement écœuré. Le mouvement de la tête du malheureux était désarticulé. Je me dis que je ne suis pas sûr de ce que j’ai vu, que j’ai peut-être mal regardé. Puis je sens cette boule dans mon ventre. Je n’arriverai pas à mentir à mes tripes.

Les mouvements de foule en Inde sont toujours impressionnants. En fait je commence à comprendre que la situation normale c’est lorsqu’il a plein de gens autour de moi. La situation étrange c’est lorsque je suis seul. Je vis dans une petite ville avec un million d’habitants. Bizarre.

Un peu plus tard je m’arrête à un croisement. Il faut que j’arrête de penser à ce que j’ai vu. Je ne sais pas ce que j’ai vu. J’ai vu un blessé. Et déjà, un autre spectacle se joue devant moi. Il y a deux bus Tata (énorme machine sans direction assistée) qui bloquent des dizaines d’autres automobilistes à cause d’une manœuvre pour tourner. Je ne peux m’empêcher de sourire en voyant tous ces véhicules qui se frôlent en se croisant ou qui s’amassent au plus près des camions. Un jeune homme vient me voir. Je sursaute presque lorsqu’il engage la conversation. Je me rends compte qu’il est posté à côté de moi depuis plusieurs minutes. Il me dit qu’il me connait, qu’il m’a vu dans son école. Il a l’air sympathique et sourit beaucoup. Je me dis qu’on a perdu ça en Europe. La simplicité d’une conversation. Je m’attends à ce qu’il me demande quelque chose ou me propose quelque chose. Ca ne viendra jamais. Il veut juste me parler, écouter le son de ma voix, m’entendre prononcer mon nom, me dire le sien. Puis il part sur le scooter qui est garé devant nous. Je pars dans la direction opposée et m’engouffre dans l’obscurité de la rue pour laisser les voitures coincées au croisement.

5 comments December 4th, 2009

L’habitude

C’est l’heure de quitter ma chambre. Je rince ma tasse de thé, enfile mes chaussures en cuir. Je tire la porte et ferme la serrure avec le cadenas. Je me retourne et souris au gardien qui s’est levé de la chaise sur laquelle il est posé depuis 5h30 du matin. Pendant que je me préparais, je pouvais l’entendre racler sa gorge, comme pour cracher. Je le vois serrer les jambes et lever la main pour me faire le salut militaire. Je me demande vraiment qui est ce qu’il croit que je suis. Il me fait signe de venir voir le journal d’aujourd’hui. Il tourne les pages le sourire jusqu’aux oreilles. Je regarde ses dents toutes jaunes et toutes rongées par le paan, sorte de mélange de poudre et d’épices qui se mâche. Il me montre une photo sur laquelle je suis de dos en train de parler à ma classe. “Ah très bien, quatrième article dans le journal.” L’homme ne parle pas anglais, alors j’ai pris l’habitude de parler en Français, vu que quoi qu’il arrive on ne peut pas vraiment communiquer ensemble. Il balbutie quelques mots que je ne peux pas comprendre, détache la page sur laquelle je suis et me la donne. Je la fourre dans mon sac et sors du bâtiment. Je longe le jardin de roses qui se trouve derrière de ma chambre. Personne en vue mais des dizaines d’animaux et d’oiseaux.
J’arrive à la porte principale. Trois ou quatre gardes discutent en lisant le journal. Lorsqu’ils me voient, ils se raidissent et moi je me faufile dehors, vers la confusion, le bruit et la saleté de la rue. Si je restais planté sur le bord de la route, à scruter les occupations de la foule, à respirer les odeurs de bouffe et de gaz d’échappement, à regarder les dizaines de chiens errants, j’aurais la fièvre en quelques minutes. Je lève le bras et crie “Rickshaw“, et, après quelques mots pour fixer la direction et le prix je monte à l’arrière du vélo, dans la nacelle. Il pousse de toutes ses forces sur les pédales. D’autres vélos et motos nous doublent. Les visages se retournent pour me regarder.
Je me suis fait à cette attention particulière que me portent les gens autour desquels je vis. Au début, ça me rendait carrément nerveux.
La liste des changements auxquels je me suis habitué est longue. Je ne fume plus, je ne bois plus d’alcool, je ne mange plus de viande, je ne laisse plus pousser ma barbe.
Je me suis également fait au ciel inlassablement bleu et poussiéreux. La lumière qui le traverse est toujours atténuée et au bas de l’horizon on peut voir que le ciel est violet à cause de la pollution. Je me suis habitué également aux foules autour de moi, infatigable flot de personnes et en particulier aux femmes aux sarees colorés.

Le soir j’ai pour habitude de passer chercher un truc à boire à l’épicerie à côté de là où je dors. Un marché s’étend le long de mon chemin et dans l’air sont accrochées des guirlandes lumineuses qui clignotent. Je longe toutes les petites étales, faisant mine de regarder les marchandises de pacotille. En fait, ce qui m’intéresse c’est de m’approcher tout près des Indiens, fixer leur visage, les regarder converser entre eux et écouter l’hindi ou le penjabi. Habillé en chemise et pantalon à pinces, rasé de prêt et les cheveux bien coiffés, je suis remarqué très rapidement. Je les vois me fixer du regard à leur tour et taper du coude leur voisin. Je m’arrête pour acheter un Coca-Cola. Voilà un mot qui n’a pas besoin de traduction. Il n’y a pas de Coca-Vanille. Je souris. Un Coca normal fera l’affaire. Je montre mon billet froissé. La femme me parle mais je ne peux pas distinguer un seul mot parmi tous ces sons. Puis elle répète “Americana, Canada“. Je souris à nouveau et dit “France”, “French teacher – KMV College” et je pointe du doigt l’immense arbre qui a poussé au bord de la route, en face du campus où j’enseigne. Elle fait vaciller sa tête de travers. Ça signifie qu’elle comprend.

1 comment December 3rd, 2009

Post 01 c’est parti

Ça fait donc un mois et demi que je suis prof de Français en Inde. Lorsque j’y pense c’est passé vite. Et en particulier depuis que je me suis fait des amis et depuis que j’ai trouvé mes marques.
Impression générale : la façon dont on me regarde est très troublante. Impossible de se fondre dans le décor. Je vis dans une petite ville (avec quand même un million d’habitants, petite ville en Inde) et les gens ici ne sont pas habitués aux touristes. Ca tombe bien je n’en suis plus un. J’ai appris quelques mots d’hindi. Namasté (bonjour) Tanwaad (Merci) Ek, Do, Tine, Cha, Patch (Un, deux, trois, quatre, cinq) et surtout je sais à peu-près comment nommer ce que je veux qu’on m’apporte à manger, même si je ne suis pas toujours sûr de ce que j’ingurgite.

Quelques anecdotes :
Vendredi, j’ai croqué dans une galette de blé fourrée d’une sorte d’artichaut marron foncé imaginant qu’il s’agissait de viande. J’y pensais tellement fort que j’ai presque senti le goût du bœuf dans ma bouche.
Samedi, fatigué et pourtant je me lève pour aller enseigner comme tous les autres jours de la semaine. Seul le dimanche est chômé. Et encore tous les magasins sont ouverts et ce jusque tard, genre 21h.
Dimanche, je me suis rendu compte que j’étais le seul professeur de l’université dans laquelle je bosse à dire bonjour aux hommes à la peau foncée qui balayent la cour tous les matins. Il parait que je suis très populaire parmi les agents de service. Ça tombe bien ce sont les mêmes qui m’apportent le thé.
Lundi, j’en ai ras le bol des douches froides. Je veux fumer à peine levé.
Mardi est férié. Je reste dans ma chambre, enfermé, alors qu’on commémore la mort d’un gourou sikh. Les Sikhs, vous savez sont une communauté d’indiens qui portent un turban et ne se coupent jamais les cheveux. Un p’tit est venu me voir un jour pour me dire que mes cheveux étaient beaux. Du coup j’suis trop fier.
Mercredi, inauguration du système anti-incendie de l’université dans laquelle je bosse. Il s’agit de cinq seaux peints en rouge avec l’inscription “fire” tracé au pinceau blanc. A côté a été posé une pile de sable. Le campus est immense et compte plus de 1000 étudiantes. S’il y a le feu, j’ai décidé que j’irai attendre dehors avec un Coca, sans doute dans le restaurant en face de l’entrée principale.
Jeudi, la bibliothécaire vient me soûler avec son neveu qui veut émigrer en Belgique. Vu que je comprends pas ce qu’elle me dit – elle parle Pendjabi– je vais chercher une élève qui pourra faire la traduction. J’appelle Shruti qui est dans la salle de lecture. Elle se balance sur sa chaise et manque de tomber lorsqu’elle m’entend crier son nom. Elle tremble lorsque je lui parle. Plus tard en classe, je lui dis de rester assise, elle me dit que tant que son professeur s’adresse à elle en étant debout elle doit rester debout. Alors je m’assois.
Vendredi je reste près de la réception pour profiter du Wifi de la proviseur. Je bouffe toute leur bande passante pour télécharger une série américaine. En attendant que le téléchargement soit terminé je me baffre de samossa avec la réceptionniste que j’aime bien. En plus, c’est elle qui paye car c’est mal vu de me laisser payer: je suis un invité. Ils trempent le beignet frit de pomme de terre dans une sauce rouge et verte extrêmement épicée qu’ils appellent chutney. (Rien à voir avec la chutney que je mangeais en Afrique du Sud).
Samedi, j’écoute de la musique traditionnelle dans l’immense auditorium plein à craquer. Je me tiens debout sur la scène avec les autres professeurs et je peux voir que les regards sont braqués sur moi. Je ferme les yeux pour me concentrer sur la musique et j’imagine ma sœur, mes amis et plein de gens que j’aime en train de danser en rond en faisant une chaîne comme des cons sur cette musique très entraînante.

4 comments November 30th, 2009

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